Syrie

Reportages réalisés entre janvier 2009 et septembre 2010 pour RFI, Radio Canada, La Provence, Le Petit Futé, Les Cahiers de l’Orient.

  • Se cacher pour écrire, 2009


REPORTAGE INTERNATIONAL

  • Etre homosexuel à Damas en Syrie, diffusion avril 2010

  • La communauté kurde sous pression, diffusion janvier 2010

SUR LA ROUTE (MAGAZINE DU WEEK END)

  • 4 jours à bord du premier ferry Syrie-Italie, diffusion septembre 2010

  • Istanbul/Damas en bus, diffusion 2009

 

Les chrétiens d’Irak trouvent refuge en Syrie, diffusion 2009

DIMANCHE ACTUALITE (MAGAZINE)

  • Etre homosexuel à Damas, cliquez ici pour écouter le reportage

Ecriture du Guide Petit Futé Syrie, édition 2010– Ecriture du Guide Petit Futé Syrie, édition 2010.

Petit Futé Magazine, parution printemps 2011

Sur les routes de Syrie

C’est un pays auquel on pense se disant : « il faudrait y aller, ça à l’air magique. » Puis très vite vient le « mais » : trop chaud, risqué, lointain…Détrompez-vous ! A tout juste cinq heures de vol de la France, la Syrie constitue une destination sûre pour les voyageurs. Ces dernières années, l’offre touristique s’est développée transformant le pays en une destination adaptée à tout public. Ainsi depuis trois ans, le nombre de visiteurs augmente en moyenne de 15% chaque année. Damas devient une destination en vogue, pressentie pour être la Marrakech du Moyen Orient. Alors si les hordes de touristes vous importunent et que vous voulez découvrir en avant-première un des berceaux des civilisations, ne tardez pas ! « Welcome, tfadale »  une superposition de mots à laquelle il va falloir vous faire…Hall d’hôtel, allées des souks, café, entrée de musée, cette formule chatouille l’oreille de l’étranger en balade en Syrie. Traduisez par un bienvenu, « suivez-moi », « allez-y » ou encore « regardez ». En guise de réponse, un sourire fait l’affaire. Utilisée aux quatre coins du pays, c’est certainement à Damas que vous entendrez  le plus cette rengaine.Capitale de la Syrie avec quatre millions habitants, cette métropole est en général le premier point de contact avec le pays. Dans l’obscurité, la ville apparaît comme un mirage : des milliers de petites lumières suspendues dans un océan bleu nuit, comme une constellation d’étoiles tombées du ciel.

Les sens en éveil

« Allaaah Akbar », Dieu est grand, les premiers mots de l’appel à la prière dans l’islam. Nuit ou jour, quelque soit le moment de votre arrivée, vous ne tarderez pas à entendre ce refrain envoûter la ville. En Syrie, pays à 90% musulman, ces chants retentissent cinq fois par jour dont un en pleine nuit…sans doute celui qui vous marquera le plus ! Autre détail, visuel cette fois, qui étonne dès les premiers pas en Syrie : les représentations de la famille Assad, dispersées un peu partout dans les villes. Surprenant pour l’occidental de passage, les locaux eux n’y prêtent plus attention. Par précaution, évitez de poser des questions, ou de vous lancer dans une discussion politique. En tenue militaire, avec des lunettes de soleil aviateur, en train de saluer la foule, le chef de l’Etat, Bachar El Assad s’expose en poster sur les murs, les vitres de voitures, en statut au centre des rond-points, inséré dans le drapeau national ou sur une tasse… Ces gadgets remplissent les étals des échoppes des ruelles Al Keimarieh, Bab Touma ou Mustaqeem, les plus commerçantes de la vieille ville de Damas. Nul doute que vous les repèrerez rapidement, l’ancienne cité constitue l’attraction majeure de la capitale, à visiter en priorité ! Ce labyrinthe de ruelles mérite au minimum une journée d’exploration sur les deux jours à consacrer à Damas. L’entrée dans l’ancienne cité s’effectue par une des « bab », portes en arabe, réparties autour des remparts qui encerclent la vieille ville ou par le souk Hamidiyé. C’est par ce dernier qu’il semble le plus intéressant d’entamer la visite. Sa charpente métallique, la largeur de son allée, ses vendeurs de foulard, d’artisanat et de dessous osés, sans oublier Bakdash, le mythique glacier à la crème de lait élastique dont la recette est jalousement gardée depuis des décennies ; en font l’une des allées marchandes les plus réputées du Moyen Orient.

Mosquée aux mosaïques d’or

Au bout de cette galerie fantastique, une colonne romaine apparaît, puis deux… Une tour octogonale les tutoie légèrement en décalé : l’un des trois minarets de la mosquée des Omeyyades, vous êtes sur le bon chemin ! Temple dédié à Jupiter sous les Romains, le lieu est ensuite devenu une église à la gloire de Saint Jean-Baptiste avant de prendre son apparence actuelle en 705 après JC, sous la volonté du calife Walide, et devenir un des mosquées les plus vénérées de l’Islam.Situé au cœur de la vieille ville, cet édifice constitue un point de repère pratique à partir duquel il est judicieux de rayonner. Au sud, le souk de l’or et des épices, de beaux khans et le palais Azem, à l’ouest le fameux souk Hamidiyé, au nord, le quartier chiite avec la mosquée Rouquayya, puis à l’est la rue principale Al Keimarieh rejoint le quartier chrétien de Bab Touma. Si vous êtes dans le coin en fin d’après-midi,  prévoyez une pause dans le typique café Al Nowfara, au pied du mur Est de la mosquée des Omeyyade où chaque jour un charismatique conteur vient distraire les parties de bagamon et les interminables discussions des fumeurs de chicha. Pour profiter au mieux de cette immersion dans le vieux Damas, oubliez les plans ; totalement inutiles puisqu’il y n’y a pas de panneaux d’indication de rue. Musardez, le regard baladeur… Avec un peu de chance, vous apercevrez  les sublimes intérieurs qui se cachent derrière les façades décrépies. Depuis quelques années, des investisseurs ont en effet pris conscience du potentiel de ces anciennes demeures arabes et les transforment en restaurant ou hôtel de charme.  Ainsi au premier semestre 2010, plus d’une dizaine d’établissements ont ouvert, on en compte en tout une centaine dispersés aux quatre coins de la vieille ville de Damas.

Boutique hôtel

Initialement réservés à une clientèle fortunée, ils sont à présent accessibles à un plus large public avec des chambres double à partir de 40€ la nuit. Ils offrent des infrastructures modernes et confortables, ce qui n’est pas toujours le cas des hôtels de la nouvelle ville. A l’image de l’offre hôtelière du pays, les quartiers récents disposent d’établissements parfois vétustes mais diversifiés. On trouve l’ultra luxe (100€ et plus) ou des adresses moins classieuses pas toujours très propres. Pour les moyens et petits budgets (de 20€ à 100€ par nuit), pensez à demander une chambre qui ne donne pas sur la rue et prévoir un rouleau de papier toilette. La plupart du temps, les petits déjeuners sont inclus. Amorcé par Damas, le phénomène de rénovation des maisons anciennes apparaît également à Alep, dans le faubourg arménien de Jdayde et autour de la citadelle. Capitale du nord du pays, la plus française des villes syriennes constitue une étape incontournable du voyage. Mais avant d’atteindre cette cité, un peu de patience. Les 355 kilomètres qui séparent Alep de Damas sont parsemés des curiosités les plus attractives du pays. Premier stop à cinquante kilomètres de la capitale. Dans une vallée fertile, des dizaines de maisonnettes pastel s’accrochent à la montagne. Maaloula, le principal village du massif du Qalamoun où de la communauté chrétienne a élu domicile. Deux jolis couvents, Saint Thècle et Saint Serge à visiter à pied pour avoir la chance d’ouïr une langue sacrée…L’armaéen idiome du christ encore utilisé par les habitants du village. Un peu plus bas dans la vallée, le monastère de Seydnaya un lieu de pèlerinage majeur pour les chrétiens d’Orient et perdu dans le désert, celui de Marmoussa où une communauté religieuse offre le gîte et le couvert aux visiteurs. Après cette escapade spirituelle, virée au temps des croisés au Krak des Chevaliers, un château fort du 12ème siècle parfaitement conservé ; sans hésiter la plus impressionnante fortification militaire du Proche Orient. Retour sur l’axe sud-nord qui relie Damas à Alep pour atteindre Hama et ses roues chantantes. Au nombre de dix-sept, les Norias, énormes constructions de bois circulaires qui charrient les eaux de l’Oronte, représentent l’attraction principale de la cité. Proposant la meilleure offre hôtelière du pays, la cité est également intéressante pour rayonner dans la plaine du Ghab avant d’atteindre la seconde métropole du pays.

A la table des rois

Capitale gastronomique, Alep constitue l’occasion parfaite de s’initier à la cuisine syrienne. Ici pas de formule : entrée/plat/fromage/dessert mais un déluge de mezze, des petits plats à partager. Les grands classiques : le hummous, une purée de pois chiche, le bab ganouj, une compotée d’aubergine, et les yalenjis, des feuilles de vignes fourrées de riz. Le repas se complète par un plat de viande accompagné d’une fattoush, salade de tomate, concombre, morceaux de pain grillé et sauce à la grenade ou un taboulé de persil. Un tel festin revient rarement à plus de 15€, même dans les restaurants les plus luxueux. Bon à savoir : l’alcool servi dans certains endroits fait en moyenne doubler l’addition. Pris par le temps, vous n’aurez peut-être pas envie de vous attabler. Dans ce cas, de nombreux encas sont disponibles dans les rues. Sandwich falafel à base de beignet de pois chiche ou shawarma équivalent du kebab français ; et pour les palais sucrés baklawas à base de noix et de miel, mamouls petit gâteau sec fourré ou encore halawiat joubné, pâte de riz garnie de fromage.

Circulez, ya tout à voir !

Pour digérer tous ces délices, rien de mieux que de se dégourdir un peu les jambes. En un jour, il est possible de voir les principales attractions d’Alep. Commencer par la citadelle qui domine la ville, puis se perdre dans les souks qui débutent au pied de la fortification. Ces boyaux étroits au plafond voûté s’étendent sur près de douze kilomètres. En fin de journée rejoignez le quartier arménien qui abrite les meilleurs restaurants de la ville. A Alep comme dans les autres villes du pays, les distances n’étant pas très grandes il est possible de se déplacer uniquement à pied. Toutefois en cas de fatigue, n’hésitez pas à prendre un taxi. Ils sont bon marché et plus pratiques que les transports publics dont les directions sont marquées uniquement en arabe. Une course en ville coûte en moyenne 1€ mais attention le mythe du « chauffeur de taxi arnaqueur » est aussi valable en Syrie. Exigez la mise en route du « adad », compteur en arabe avant de monter. Le chauffeur prétendra surement qu’il est cassé ou parfois refusera de le mettre en route. Insistez ou attendez le prochain. Un trajet à bord de ces automobiles jaunes permet de converser avec les locaux et de découvrir un langage particulier, celui des gestes. Un mouvement des yeux vers le ciel accompagné d’un claquement de langue remplace un « non », les cinq doigts de la main rassemblés et paume tournée vers le ciel équivaut à un « attend ». Un des meilleurs terrains pour s’exercer : les gares routières. En dehors des villes, les bus représentent un bon moyen de se déplacer de façon sûre et économique. Le réseau routier en très bon état avec des panneaux traduits en anglais permet néanmoins à ceux qui le souhaitent de louer une voiture sans crainte.

Palmyre, reine du désert

C’est donc sans difficulté que l’on met à présent cap à l’est pour rejoindre Deir Ezzor, l’occasion plonger au cœur d’une Syrie rurale et traditionnelle. Au petit matin le bazar de la ville est encombré de femmes au visage tatoué. Ici le souk sert essentiellement de point d’approvisionnement pour les bédouins. Dans les grandes villes, les marchés disposent également de quartiers des antiquités et de l’artisanat, les plus intéressants pour les visiteurs. C’est en effet là que se trouvent les plus jolies pièces de marqueterie, tissus damassés, ou encore bijoux anciens. A condition de maitriser l’art du marchandage, il est possible de faire de bonnes affaires. Quelques conseils : être prêt à jouer la comédie, parlementer et avaler beaucoup de thé ! Un breuvage que vous consommerez également en grande quantité à Palmyre, ultime étape du séjour en Syrie. Au pied d’une colonne antique de la voie romaine, à l’ombre des palmiers de l’oasis ou sous la tente avec les bédouins, la boisson nationale se consomme tout au long à la découverte du somptueux site archéologique, inscrit au patrimoine mondial de l’Unesco.

Septembre 2010

Avril 2010

Mars 2010

Janvier 2010

Décembre 2009

La polygamie en Syrie : une réalité ou une exception

« Après dix-huit ans passés avec nous, mon père a disparu pendant deux mois. Quand il est revenu, il avait une surprise » explique Ahmad, 26 ans, le regard droit, la voix teintée d’excès de colère. « Elle était jeune, moche et désagréable, elle s’appelait Rosa, c’était sa nouvelle femme. » Un moment que le jeune homme, employé dans une boite de nuit de Damas n’oubliera jamais. « J’avais le sentiment d’avoir été abandonné, et vous imaginez ce que ça devait être pour ma mère. » La polygamie, il en avait vaguement entendu parlé auparavant.  Il y avait l’histoire de « l’homme aux sept femmes » qui habitait quelque part dans son quartier ou encore celle du frère du père d’un copain qui aurait trois épouses à la maison. Mais rien de très concret. En quelques secondes, le jeune homme a pris conscience d’une réalité encore bien vivante.

La polygamie. Une notion dont tout le monde a plus ou moins entendu parlé. Bien souvent on peut en donner une définition approximative, mais on ne sait pas bien où, quand et comment. Pourtant, celle-ci  n’est pas réservée aux tribus reculées d’Afrique. Il y a quelques semaines, les 20h français ont même évoqué le sujet. Les résidants de le l’île de Mayotte votaient pour rejoindre les DOM-TOM. Sur ce bout de terre la polygamie est toujours autorisée, un droit à abolir pour devenir Français.  A travers le monde, une cinquantaine d’Etats autorisent encore un homme à épouser plusieurs femmes, parmi lesquels la Syrie.

«  La possibilité pour un homme d’avoir plusieurs épouses en même temps est inscrit dans la constitution basée sur la charia en vigueur dans le pays » explique Daad Mousa avocate spécialisée dans le droit des femmes, « c’est un des articles de la loi relative à la liberté personnelle. »  Pour encadrer ce droit, certaines limites ont été posées. Lors de la rédaction du contrat de mariage, la femme peut interdire à son mari d’épouser une autre femme. « Ca ne permet pas d’empêcher la polygamie » expose Daad, « si l’homme rompt la promesse, la femme obtient seulement le droit de mettre fin au mariage, et parfois d’obtenir un peu d’argent. » En 1975,  le gouvernement a posé deux conditions à la polygamie : la raison du mariage doit être légale, et l’homme doit apporter la preuve qu’il peut subvenir aux besoins de sa famille. » Quid des ces deux formalités. Y a-t-il une personne chargée de vérifier qu’elles sont bien respectées ? « C’est simplement le juge qui interroge l’intéressé lors de la cérémonie, mais la plupart du temps il n’a même pas la possibilité de demander. Les mariages se font hors court devant un cheik. Dans la réalité, ces deux clauses ne marchent pas du tout. » Bassem Al Khadi défenseur du droit des femmes, responsable du site Nisasouria va même plus loin, pour lui au regard de la loi « les hommes peuvent faire ce qu’ils veulent ! »

Milieu aisé, défavorisé, citadin ou rural, en Syrie « la polygamie  est partout » souligne la docteur en droit. Impossible de quantifier précisément les cas dans le pays, aucune statistique n’est disponible. Le phénomène est surement moins important que dans les années soixante où il était commun pour un homme d’avoir quatre femmes vivant sous le même toit. La raison est simple : aujourd’hui le coût de la vie ne permet tout simplement pas de subvenir aux besoins d’une telle famille. Ce qui est sûr en revanche c’est que «  la polygamie existe et que le phénomène n’est pas  mineur » assure la défenseuse du droit des femmes.  Et il suffit de partir à la recherche d’exemples pour s’en rendre compte. Parmi la dizaine de Syriens interrogés, tous ont connaissance d’un couple polygame. Bien souvent, plusieurs exemples se trouvent au sein d’une même famille. C’est d’ailleurs le cas d’Ahmad ; outre sa mère, une de ses tantes, Fatima vit avec un polygame. Mariée à dix-neuf ans avec un homme de quarante-deux, elle a aujourd’hui quatre filles et vit entourée de deux autres femmes et d’une vingtaine d’enfants.

Polygamie des villes et des champs

Pour l’homme, disposer de plusieurs femmes est un signe de puissance. « Dans la région de Deir Ezzor et de Quamishli au nord est de la Syrie, la notion de tribu demeure très importante » souligne Bassem Al Khali « avoir une grande famille permet de posséder plus de terre et confère donc plus de pouvoir. » Dans les milieux ruraux, femmes et enfants permettent également d’assurer le travail manuel, « c’est de la main d’œuvre gratuite » glisse Yahya Al-Aous, fondateur d’Al-Thara un hebdomadaire un ligne sur les femmes. En ville en revanche, les raisons de la polygamie sont bien différentes. Le cas de plus fréquent est celui du mariage précoce. « C’est la seule façon pour les jeunes d’avoir des relations sexuelles ! Ici, le sexe hors mariage est encore un sujet tabou. L’homme choisit donc une femme très tôt, alors qu’il est encore sans revenus. Plus tard, quand il vieillit et commence à gagner de l’argent il veut une femme belle, éduquée et décide donc de prendre une autre épouse » expose Daad.

Pour certain, la polygamie est même un service rendu à la société. Quand une femme est stérile ou bien veuve, cette option lui permet de retrouver un statut social. « Dans beaucoup de famille, une fille non mariée est une honte. Les parents préfèrent que leur progéniture soit une deuxième épouse que célibataire » rappelle Yahya Al-Ous. Dans ces cas, l’homme a le sentiment de faire une bonne action. « Si je découvre que ma première femme ne peut pas avoir d’enfant, alors je prendrai une deuxième épouse sans hésiter mais c’est bien la seule raison valable ! » confesse Ahmad, «  les hommes ont besoin d’enfant. »

Violence psychologique

Pour les défenseurs des droits de la femme en revanche, pas de raison valable pour justifier la polygamie. « Donner ce droit aux hommes restreint ceux de la femme. On touche à une question de droit de l’Homme, c’est très grave » s’insurge le rédacteur de Nisasouria,  « pourquoi devrions-nous traiter les femmes comme des servantes ? Si une femme travaille dans les champs, elle doit être payée…c’est honteux » relève l’avocate, « c’est incontestablement un type de violence faite aux femmes » conclut l’éditeur d’Al-Thara.  Après vingt-trois ans de mariage heureux et complice, Bassima s’est retrouvée seule avec ses cinq garçons. Pour cette chercheuse en science sociale, le choix de son mari a été dur à comprendre.

Comme dans le cas de Bassima, bien souvent le choix de l’homme intervient du jour au lendemain au bout de plusieurs années. Le changement brutal de situation est le plus compliqué à gérer pour les femmes. Elles se sentent déconsidérées, « je ne suis pas une de ses poules » glisse notre témoin, certaines perdent même totalement confiance en elles. « Quand elles viennent me voir au cabinet » explique Daad, « elles me posent plein de question : pourquoi mon mari est allé voir une autre femme ? Elles ont l’impression de ne plus être jolie ou sexy. Ces femmes souffrent de traumatisme psychologique, elles ont besoin de traitement. »

Ahmad se rappelle des premiers mois suivant le départ de son père : « ma mère était triste, elle ne le montrait jamais mais ça se sentait. Parfois elle disait des choses mauvaises sur mon père. Avec mes frères nous ne savions pas quoi faire. » Pour les enfants, la difficulté est aussi d’accepter la ou les nouvelles venues. Ainsi Ahmad, garde un souvenir amer de son adolescence. La seconde épouse de son père, Fairouz n’était autre que sa tante par alliance. A la mort de son frère, le père d’Ahmad a décidé d’épouser sa belle-sœur. Ensemble ils ont eu deux filles. « Des sœurs ? Je n’en ai pas » répond Ahmad. Ce dernier n’a jamais pu adresser la parole aux deux autres femmes de son père ; « la deuxième c’était un vrai serpent et la troisième une vache » confesse-t-il calmement.

Entre les différentes femmes, les relations ne sont pas non plus toujours évidentes. « Je voulais apprendre à les connaître, établir une relation amicale avec elles. Je pensais que c’était bien pour mes enfants de former une grande famille mais elles n’ont jamais voulu m’adresser la parole » explique Bassima. Chez notre jeune DJ, ce n’était pas non plus tout à fait l’ambiance « famille nombreuse. » « Parfois Fairouz propose à ma mère de venir chez elle. Ta maison ? Je ne connais pas ta maison répond-elle systématiquement. »

Prisonnière d’une situation

Pour sortir de cette situation, le divorce reste la solution idéale. Si celui-ci est de plus en plus courant en Syrie, d’après les chiffres fournis par le gouvernement les certificats de divorce ont plus que doublé entre 1999 et 2007, peu de femmes victimes de la polygamie osent franchir le pas. Inquiétée par la réaction de la famille, elles se résignent à subir la situation. « Si un père ou un frère est contre la décision de la femme, il peut l’empêcher de revenir dans la maison ou même devenir violent. Les drames familiaux sont monnaie courante en Syrie » rappelle Bassem Al Khadi responsable de la campagne contre les crimes d’honneur en Syrie lancée en 2005. Il y a aussi bien sûr la question des enfants. « Où serait allée ma mère avec ses cinq garçons ? » questionne Ahmad, nous sommes des Arabes et la famille compte beaucoup.

Certaines femmes, comme Bassima, trouvent donc un compromis. Pour sauver les apparences et préserver ses enfants, elle a fait le choix de se séparer de son mari sans divorcer. Aux yeux du monde elle est mariée, en atteste son alliance à la main gauche. Elle respecte Mohammed mais ne l’aime plus. « Il n’est pas autorisé à mettre les pieds dans mon appartement en tant qu’invité. S’il vient c’est comme mari et père et donc avec la preuve que je suis sa seule épouse » lance notre interlocutrice. Un autre homme ? « Hors de question, je devrais abandonner ma famille et adopter la sienne ! »

Dans les couples polygames, la première femme se retrouve donc souvent prisonnière d’une situation. Pour la deuxième ou la troisième épouse en revanche, ce schéma est différent. La situation est plus souvent choisie que subie. Quelques lignes plus hauts, Bassima a expliqué avoir travaillé avec son mari sur le mariage musulman. Elle a notamment écrit des livres sur la question, Le mariage islamique entre la charia et les traditions en 2006, Les difficultés de traduire le Coran en 2005 et Ce que l’on cache aux femmes l’année dernière. En parcourant ces ouvrages, on trouve plusieurs informations concernant celles qui s’unissent avec un homme marié. On apprend par exemple que « souvent ces femmes ont pris le temps de faire des études et arrivées à trente ans, elles ne sont toujours pas mariées mais désirent tout de même des enfants. La seule solution est de prendre un homme déjà marié. Lui apprécie  la compagnie d’une femme éduquée, elle se réjouit d’être avec un homme qui a déjà une bonne situation financière. » Un autre cas de figure demeure, celui du mariage d’argent. « C’est mon grand-père qui a donné ma tante à son mari parce qu’il est très riche. Il a un hôtel dans Bab Touma, le quartier chrétien de la vieille ville de Damas et travaille en Arabie Saoudite. Il a offert une grosse somme d’argent pour marier Fatima. »

Quel futur pour la polygamie ?

A cette question, tous les interlocuteurs interrogés ont apporté une réponse unanime : rien ne devrait changer dans les prochaines années.  Les facteurs qui engendrent la polygamie persistent. « Les relations sexuelles hors mariage restent un sujet tabou en Syrie, dans les campagnes la main d’œuvre bon marché est et sera toujours une aubaine ! » rappelle Daad Mousa. Et puis la polygamie n’est pas le seul fléau auquel les femmes syriennes sont confrontées. Les crimes d’honneur demeurent un problème majeur en Syrie. « Notre pays est le plus touché du monde arabe » confesse Bassem Al Khadi. « Depuis que j’ai lancé la campagne contre les crimes d’honneur en 2005, les témoignages se multiplient. On a affaire à des histoires terribles de plus en plus nombreuses chaque jour » L’ardente protectrice du droit des femmes est donc plutôt pessimiste « non seulement il n’y a pas de volonté de changement, mais surtout il y a cette idée très répandue que la polygamie est un principe de l’Islam. »

La religion. Très certainement le plus gros obstacle pour prohiber ou juste encadrer la polygamie. Pour les plus conservateurs,  s’attaquer à cette question c’est détruire les lois coraniques qui, elles, autorisent le mariage avec plusieurs femmes. Ces derniers citent l’article quatre de la sourate numéro trois du livre saint de l’Islam : « si vous craignez d’être injuste envers les orphelins n’épousez que peu de femmes, deux, trois ou quatre parmi celles qui vous auront plu. Si vous craignez encore d’être injustes, n’en épousez qu’une seule ou une esclave. Cette conduite vous aidera à être plus facilement juste. Assignez librement à vos femmes leurs dots ; et s’il leur plaît de vous en remettre une partie, jouissez-en commodément à votre aise**. »

Mais depuis quelques années, cette citation est discutée. En 2001, l’arrivée de la presse privée dans le pays a fait naître de nouvelles idées. Des journaux comme Al-Thara ou Nisasouri ont fait connaître les problèmes des femmes et ont permis de parler plus ouvertement de la polygamie. « Certains religieux n’hésitent plus à contredire la phrase du Coran, et questionnent la signification du mot « juste » » affirme le directeur d’Al-Thara. Ces derniers avancent qu’aujourd’hui personne ne peut être également juste et donc que l’Islam n’autorise pas directement la polygamie. » Une interprétation tout à fait partagée par Ahmad : «  je suis très croyant, je prie cinq fois par jour mais sur le chapitre de la polygamie il faut reconnaître que la notion de justice est dépassée. Je peux vous assurer que mon  père passait plus de temps avec ses deux dernières femmes qu’avec ma mère. Juste avant de mourir, il a même fait cadeau d’une grande propriété à sa troisième épouse alors que ma mère a toujours vécu dans le même appartement avec ses cinq fils, vous trouvez ça juste ? »

La voix tremblante du jeune homme et ses gestes emphatiques traduisent son émotion. A l’évidence, ce presque trentenaire reste très marqué par son enfance tout comme Bassima dont le discours a été régulièrement interrompu par de longues pauses pendant les deux heures d’interviews, un moyen de contenir ses émotions. La passion et la conviction des personnes rencontrées lors de cette enquête attestent que la polygamie demeure une réalité en Syrie, même si elle est moins importante qu’au siècle dernier. Règlementer aujourd’hui la polygamie semble compliqué, pourtant l’équation respect de la charia + prohibition de la polygamie n’est pas insolvable. L’espoir vient de l’Ouest, de la Tunisie plus précisément. Dans ce pays d’Afrique du nord, comme en Syrie les lois sont basées sur la charia, cependant la polygamie est sanctionnée d’une peine de prison. Cet état musulman a en effet choisi un courant d’interprétation de la loi coranique différent de celui dominant en Syrie, le malékisme.

*les noms ont été changés

**Editions Garnier Flammarion 1970, Paris.

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