Au Yémen, Hanan et Bushra rêvent d’aller au café

  • Deux jeunes femmes du Yémen expliquent comment les codes sociaux entravent leur liberté de mouvement.
  • La contestation politique contre le président Saleh n’a pas brisé les barrières entre hommes et femmes.

Dans un pavillon non loin du centre-ville de la capitale yéménite, la famille Al Kibsi se retrouve autour d’un thé. Le père et trois de ses filles débattent du nouveau gouvernement qui vient de prêter serment. Une scène singulière au Yémen, où la culture de la discussion entre parents et enfants se confine aux foyers les plus libéraux. « J’ai toujours posé des questions et j’ai eu la chance d’avoir toujours des réponses »,reconnaît Hanan, la rebelle de la fratrie.

Pour cette jeune femme de 28 ans, la révolution n’a pas commencé en 2011, mais quinze ans auparavant. À l’époque, après une dizaine d’années passées en Italie pour le travail de son père, elle rentre vivre au Yémen. Mais pour elle, pas question de changer son mode de vie. Elle refuse de porter le niqab, un voile qui laisse entrevoir seulement les yeux, porté par 90 % des femmes yéménites. Elle continue de sortir dans les cafés après le travail, bien qu’au Yémen ces lieux, où se mélangent femmes et hommes, étrangers et Yéménites, soient perçus comme décadents par de nombreux parents.

« En refusant de m’adapter à la société yéménite, j’ai été rejetée par mes sœurs et mes parents. Mais, depuis quelques mois, je remarque que ma famille me comprend mieux, car elle a découvert que d’autres Yéménites sont comme moi. La révolution a allégé la honte que je représente pour mes proches. » Dans ce foyer, les mutations semblent pour le moment intervenir d’avantage au niveau personnel.

« LA RÉVOLUTION NE FAIT QUE COMMENCER, ELLE VA DURER DES ANNÉES »

« Les relations au sein de la famille n’ont pas évolué », affirme Abdullah, le père de Hanan. Du reste, c’est à l’écart que se livre Bushra, une des sœurs cadettes de Hanan. Elle rêvait de rejoindre les manifestants.

« Ils exprimaient tout haut ce que j’avais en moi depuis des années,raconte-t-elle. Un jour, lorsque les images du défilé des femmes à Sanaa sont apparues à la télévision, j’ai demandé à mon père de me laisser y participer. Il était d’accord, mais à condition de m’accompagner. Nous n’en avons jamais reparlé. Je n’ai pas osé lui reposer la question pour ne pas l’embarrasser. Les codes au sein de la famille restent les mêmes, les images de femmes dans les rues et même la figure de Tawakul Karman(NDLR : l’une des trois femmes prix Nobel de la paix 2011) n’ont pas encore modifié les comportements. »

Dans les foyers yéménites, comme dans la société, si les mentalités s’ouvrent, des frontières persistent. « Une femme ne peut toujours pas courir dans les rues ! », s’exclame Hanan, qui, un jour, a dû accélérer le pas pour fuir un chien. Elle a été sifflée. « Dans notre société, c’est ayb (honteux) qu’une femme se fasse remarquer en public », poursuit-elle.

Pour les sœurs Al Kibsi, le vrai changement au sein de leur famille interviendra quand leur père acceptera qu’elles invitent un ami garçon chez elles ou lorsqu’elles pourront se rendre dans un café ou un centre commercial sans demander la permission. « La révolution ne fait que commencer, elle va durer des années », assure Bushra, les yeux pétillants d’espoir.

 

CHARLOTTE VELUT, à Sanaa

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